Territoires vivants, infrastructure vitale de l’économie européenne
Le rapport de l’IPBES[1] consacré aux entreprises et à la biodiversité, publié en février 2026, opère un déplacement décisif. Il ne parle plus seulement d’extinction des espèces, il parle de structure économique. Le diagnostic est sans appel : toutes les entreprises dépendent de la nature. Toutes. Et toutes contribuent, à des degrés divers, à son altération. Depuis le milieu des années 1990, nous avons presque doublé le capital produit par habitant. Dans le même temps, le capital naturel s’est érodé jusqu’à –40 % dans les économies les plus fragiles. En intégrant les gains et en externalisant l’érosion, la prospérité moderne a supposé une stabilité du vivant tenue pour acquise. Elle ne l’est plus.
Ce n’est pas un problème moral. C’est un risque systémique.
Le rapport identifie plus d’une centaine d’actions : intégrer la nature dans la comptabilité, transformer les incitations financières, reconfigurer les chaînes d’approvisionnement. Le cadre est posé. Reste l’essentiel, l’exécution. Car intégrer la biodiversité dans un tableau de bord n’a jamais restauré un marais. Un objectif de « gain net » ne produit pas, à lui seul, des écosystèmes fonctionnels. Réviser une politique d’investissement ne répare pas un sol dégradé.
Il manque une clé opérationnelle. Cette clé a un nom : le génie écologique.
Parfois encore considérée comme une activité périphérique, elle est souvent mobilisée en bout de chaîne dans une logique de compensation réglementaire. C’est une erreur coûteuse. Le génie écologique n’est pas un correctif. C’est une condition de fonctionnement. Sans milieux naturels équilibrés, pas d’économie soutenable. Sans bassins versants opérationnels, pas d’industrie résiliente. Sans sols vivants, pas de sécurité alimentaire durable. Ces équilibres ne se décrètent pas. Ils se construisent, se restaurent, s’entretiennent par des femmes et des hommes qui connaissent les territoires de l’intérieur.
L’Europe débat de souveraineté énergétique et industrielle. La souveraineté écologique est tout autant structurante. Les crises ne sont plus ponctuelles. Stress hydrique, artificialisation des sols, fragmentation des habitats, vulnérabilité accrue aux extrêmes climatiques : nous entrons dans des régimes d’instabilité durables. On ne pilote pas un écosystème comme une ligne de production.
Naturalistes, ingénieurs et écologues interviennent au plus près des territoires. Ils restaurent des zones humides, renaturent des friches industrielles, sécurisent des ressources en eau. Leur travail soutient les fondations invisibles sur lesquelles reposent les activités humaines. Mais le secteur reste fragmenté. Beaucoup d’acteurs de petite taille, ancrés localement, avec une expertise fine et des moyens limités. Cette proximité fait la qualité du travail. Elle crée aussi une vulnérabilité face à la complexité croissante des projets.
Nous sommes à un point d’inflexion. Le temps de l’intention est passé.
Les territoires qui maintiennent leurs équilibres résistent mieux. Ils encaissent les chocs, durent. Leur attractivité tient à cette base vivante. Pas à une promesse. À des sols, des eaux, des espèces. Reconnaître le génie écologique comme la capacité opérationnelle qui entretient cette infrastructure engage un choix structurant : investir durablement dans les métiers qui garantissent la continuité des équilibres dont dépend la stabilité économique.
Structurer cette capacité à l’échelle européenne, c’est se doter des moyens de préserver un bien commun vital. Un outil de soin. Un outil de robustesse territoriale. Au service d’une infrastructure comme les autres, sauf qu’elle respire.
Benjamin ALLEGRINI, fondateur et président d’Alkïos[2] & Bertrand de TALHOUET, président d’Aurae[3]
[1] IPBES (2026). Methodological assessment of the impact and dependence of business on biodiversity and nature’s contributions to people of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. Rueda X., Jones M., Polasky S., (eds.). IPBES secretariat, Bonn, Germany.
[2] https://alkios.eu/
[3] https://www.auraeimpact.com/